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" Regards sur l'adolescence "
Passage adolescent et subjectivation

Pink Sugar
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Souvent négligée, considérée comme une période ingrate ou sous-estimée par les parents ou les professionnels, l'adolescence joue pourtant un rôle déterminant dans la construction de l'adulte en devenir.

Si les premières années de vie sont essentielles au développement psychique, il serait réducteur de penser que tout se joue dans la petite enfance. En effet, l'adolescence constitue une seconde période de remaniements majeurs, au cours de laquelle certains conflits infantiles restés en suspens peuvent être réactivés et faire l'objet d'une nouvelle élaboration. Cette capacité à retravailler les expériences précoces confère à l'adolescence une place centrale dans le développement psychique. Loin d'être une simple transition entre l'enfance et l'âge adulte, elle représente un moment privilégié de construction identitaire, où se consolident les fondements de la personnalité et où se dessine progressivement l'identité adulte… 

Qu'elle soit décrite comme une « orageuse révolution » par Jean-Jacques Rousseau ou comparée au « pot au noir » par Donald W. Winnicott, l'adolescence est une période de profonds bouleversements. Cette dernière métaphore renvoie à une zone de convergence intertropicale en climatologie, caractérisée par son instabilité et son imprévisibilité. À l'image de ce phénomène, l'adolescence est marquée par des transformations intenses, tant sur le plan physique que psychique. Cette période induit des changements intellectuels, émotionnels, relationnels et même sociaux qui vont remettre en question cette référence de base qu’est le corporel. Une énergie importante va se mobiliser autour de ce temps adolescent durant lequel le sujet devra ré-habiter son corps changeant. La puberté menace de plonger l’adolescent dans une situation de lien paradoxal avec ceux dont il a le plus besoin, potentiellement ses parents, tout en faisant de ce besoin une menace pour son autonomie et son identité. 

Les changements liés à la puberté s'accompagnent d'un profond remaniement de la vie émotionnelle. L'adolescent est progressivement amené à construire sa propre identité, à développer son autonomie et à redéfinir sa place au sein de sa famille, de son groupe de pairs et, plus largement, dans la société.

Au XIXᵉ siècle, les conditions de vie et le contexte socio-économique différaient profondément de ceux que nous connaissons aujourd'hui. La puberté survenait généralement plus tard en raison des conditions nutritionnelles, tandis que l'entrée précoce dans le monde du travail conduisait à un passage rapide du statut d'enfant à celui d'adulte, sans véritable période intermédiaire. Avec l'amélioration des conditions de vie, le développement économique et l'allongement de la durée des études, une étape spécifique du développement s'est progressivement individualisée : l'adolescence. Si ses limites demeurent variables selon les approches, certains auteurs, notamment en psychanalyse, estiment que les processus adolescents peuvent se prolonger jusqu'à l'âge de 25 ans. Ainsi, comme le résume Kestemberg, « un adolescent, c'est quelqu'un qui n'est plus enfant, mais qui n'est pas encore adulte ».

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Pour Sigmund Freud, cette période constitue une étape essentielle du développement psychique. Les bouleversements pubertaires réactivent et re-présentent certains conflits infantiles qui avaient pu rester en suspens durant la période de l’enfance. L'adolescence offre ainsi une nouvelle opportunité de les élaborer, favorisant une réorganisation de la vie psychique et des modalités relationnelles. Cette période permet de remettre en chantier toute une série de problématiques propres à la toute première enfance. En effet, la vie infantile, nouée de traumatismes ou de tensions, va être reprise pour être rejouée, permettant de saisir la manière dont se sont tissées les relations d’objet afin de les retravailler. C’est à cette période adolescente, décisive, cruciale et parfois négligée, que « se joue la transformation de ces conflits infantiles, en voie de résolution ou d’échec à travers leur fixation » à long terme. 

Cette conception a été enrichie par Peter Blos (1962), qui décrit l'adolescence comme un « second processus d'individuation ». Après une première étape de différenciation du parent vécue dans la petite enfance, l'adolescent poursuit progressivement son mouvement vers l'autonomie. Il cherche à s'émanciper des figures parentales tout en conservant des liens suffisamment sécurisants pour soutenir cette évolution. Ce processus, parfois conflictuel, participe à la construction du sentiment d’identité.

Au cours du processus d’individuation de l’adolescent, la régression serait un moyen psychique de convoquer l’enfance et de retrouver un contact émotionnel en lien avec les passions de la petite enfance. La reviviscence de ces éprouvés infantiles est liée à une prise de conscience permettant de distinguer le parent réel du parent de la petite enfance, le parent idéalisé, souvent confondu à l’adolescence. Le sujet doit nécessairement l’éprouver afin de trouver la bonne distance entre le soi propre et l’autre, étranger mais indispensable à la survie subjective. L’adolescent s'appuie sur un groupe de pairs dans le but de se sentir plus solide, mais aussi pour se démarquer le plus possible du monde des adultes, dont le modèle est le milieu parental. Arthur Schopenhauer (1818) utilise la métaphore des hérissons pour qualifier les adolescents : « Seuls, ils ont froid, alors ils ont tendance à se resserrer en groupe pour trouver un peu de chaleur. Mais lorsqu’ils sont trop près les uns des autres, ils se piquent mutuellement et alors ils s’éloignent, jusqu’à ce que le froid de la solitude les contraignent à se rassembler encore ». 

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Le processus de désidéalisation de l’objet parental et les capacités pour l’adolescent de s’en défaire, serait l’aspect le plus douloureux pour l’adolescent qui doit élaborer la perte et le réaménagement de la relation à ses objets internes mais aussi externes, et ce dans un double lien : « se déprendre des figures parentales tout en restant émotionnellement dépendant de ces mêmes figures » (Houssier F.).

L'individuation apparaît alors comme une véritable épreuve identitaire. Elle conduit progressivement le sujet à se reconnaître comme un être singulier, capable d'exister par et pour lui-même. Lorsque ce processus de séparation-individuation est suffisamment élaboré, il ouvre la voie à ce que Gutton (2000) désigne sous le terme d'« adultité », c'est-à-dire l'accession à une position subjective plus autonome et stable. Ces transformations ne concernent cependant pas le seul adolescent. Elles mobilisent également sa famille, qui doit elle aussi réorganiser ses modalités relationnelles. Les parents sont amenés à passer d'une relation enfant-parent à une relation adulte-adulte, même si celle-ci reste toujours marquée d'un lien de filiation.

 

Lors d'une crise d'adolescence dite « normale », ou que l’on pourrait nommer d'«idéale » , l'adolescent exprime sa colère, sa frustration ou son besoin de s'opposer à travers des conflits avec ses parents. Cette opposition fait partie du processus de construction de son identité et de sa prise d'autonomie. Le rôle du parent n'est pas d'empêcher ces émotions d'exister, mais de les accueillir, de les contenir et de rester un repère sécurisant malgré les tensions. En reconnaissant ce que vit l'adolescent, sans nécessairement approuver tous ses comportements, le parent lui permet de traverser cette période. À l’inverse, lorsque la colère de l’adolescent n’est pas accueillie, qu’elle est systématiquement rejetée ou renvoyée en miroir, ou lorsque le parent, fragilisé psychiquement ou craignant le conflit, adopte une posture de « copain » plutôt que de repère contenant, l’adolescent risque de rencontrer davantage de difficultés dans la régulation de ses émotions. Lorsque cette colère ne peut être contenue ni élaborée, elle est susceptible de se retourner contre le sujet lui-même, prenant la forme de dévalorisation, d’automutilations, d’autres conduites auto-agressives, d’anxiété ou encore d’une implosion psychique. Celle-ci peut se traduire par un fonctionnement marqué par une apparente inhibition, une profonde tristesse ou un sentiment d’être « bloqué » à certains stades du développement. À l’inverse, cette colère peut être extériorisée à travers des passages à l’acte, des comportements agressifs ou des conduites à risque. Dans cette perspective, l’accueil émotionnel proposé par le parent apparaît comme un facteur déterminant, favorisant la mise en sens et la transformation des affects de l’adolescent.

 

Devant tant de complexité, Anna Freud disait qu’« être normal durant la période de l’adolescence est, en soi-même, anormal ». Une des tâches principales de la subjectivation à l’adolescence sera de remettre en cause les sources narcissiques qui proviennent des parents afin de tendre vers un « soi ». Ce travail de subjectivation s'inscrit dans un double mouvement : celui d'une tolérance à conserver de l'autre en soi mais également celui de s'autoriser à s'approprier sa vie. Toute la dynamique adolescente semble ainsi résider dans cette tension, entre héritage et création, dépendance et autonomie, continuité et transformation.

Jade COSTE, écrit du 11 août 2026.

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"Le Voyageur contemplant une mer de nuages", 

peinture de Caspar David Friedrich

« Chaque génération sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »*

* Albert Camus - Discours de réception du prix Nobel de littérature à Stockholm le 10 décembre 1957. 

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